1953 / Diverses photos sur le tournage du film "River of no return". / Rarement une ballade aura si parfaitement illustré l'étoffe du film dont elle agrémente la vision. Il y a peu d'action dans ce western nonchalant, et encore moins sous la forme de fusillades. Un puma, un duo de prospecteurs se dresseront sur le parcours du trio, puis enfin les Indiens, juste avant le face à face final à Council City, lui-même tronqué : une empoignade de plus, un coup de feu hors champs et ce sera terminé. C'est à peu près tout. Le reste du temps, comme pour "The Big Sky" de HAWKS, comme pour "Wagon Master" de FORD ou pour le trop méconnu "Across the wide Missouri" de WELLMAN, le récit se perdra en méandres et digressions dédramatisées, contemplatives et sensuelles, faisant avec un même bonheur un sort aux corps qui se livrent dans l'effort et aux âmes que la rivière, éternelle source purificatrice du western ("Bend of the river", "The naked spur"), se chargera de laver de leurs préjugés. Le dialogue lui-même se pare parfois d'une poésie solaire des plus inattendues dans le genre : - I had to get money to get out. When I met Harry he wanted the same thing. Then he won the claim. It was our big chance ; a chance for both of us to get away. - Where ? - Out of the lives we were both living. Some place where people live like human beings. - That's in Heaven... - We weren't thinking of going quite that far with it. Au terme de cet itinéraire, épuisant mais rédempteur, Matt et Kay auront appris à se défaire de cette défiance d'autrui qui les coupe du monde, et à se défaire de cette pudeur qui les empêche de s'avouer leur amour mutuel. La merveilleuse alchimie du couple MITCHUM - MONROE est pour beaucoup dans le ton heureux et serein de ce beau récit d'apprentissage ; la quiétude, la force tranquille et naturelle émanant du grand Bob, ici dans un emploi sur mesure, offrant un contrepoint parfait à la fragilité refoulée de Marilyn. Il est de notoriété publique que l'actrice s'entendit très mal avec son réalisateur, PREMINGER allant jusqu'à déclarer que "diriger Marilyn, c'est comme diriger Lassie ; il faut faire quatorze prises pour obtenir l'aboiement adéquat" ! Mais les exemples d'antipathie entre le réalisateur viennois (qui sera néanmoins beaucoup plus patient avec une autre comédienne en proie au doute, Kim NOVAK, sur le tournage de son admirable film sur la dépendance aux narcotiques, "The man with the golden arm") sont légions, et dans son autobiographie, il s'en prendra surtout à la répétitrice de Marilyn sur le tournage, l'Allemande Natasha LYTESS, coupable selon lui, non seulement de gâcher le naturel ébouriffant de la comédienne mais aussi de réussir à déstabiliser le très jeune et pourtant déjà très professionnel Tommy RETTIG ("Les 5000 doigts du Dr.T"). Et PREMINGER de saluer l'initiative de Robert MITCHUM, sachant ramener sa partenaire à plus de simplicité à grand recours d'encouragements et au besoin... de puissantes bourrades sur le dos ! Quoi qu'il en soit, il est permis de penser que la comédienne n'a jamais été ni meilleure ni plus désirable que dans ce western. Offerte sans fard à l'objectif caressant de Joseph LaSHELLE, elle s'y révèle pour la première fois – et peut-être la dernière - femme sous toutes ses facettes : tantôt femme enfant aveuglée par un premier amour factice ; tantôt piquante et séductrice ; tantôt maternelle face au petit Mark, le ravissant d'une merveilleuse complainte en plein air et rajustant sa tenue vestimentaire devant ses yeux, sans aucune fausse pudeur ; tantôt amante, découvrant ses sentiments au cours d'une scène de massage entrée dans toutes les mémoires cinéphiles, mais qui aurait été tournée par Jean NEGULESCO, après une preview publique assez désastreuse ; loin, très loin, de l'image de fausse ingénue désarmante et charnelle dans laquelle elle resta trop souvent enfermée. C'est peu dire que chacune des chansons qu'elle interprète, tour à tour songeuse ("One silver dollar"), provocante ("I'm gonna file my claim"), épanouie ("Down in the meadow", donc) ou douloureusement nostalgique (la reprise finale de "River of no return") est comme un petit moment de paradis cinégénique. Western de la plénitude, il est évident que "Rivière sans retour" doit aussi beaucoup au style de caméra de son réalisateur, qui abordait le format du Cinémascope pour la première fois de sa carrière. Immédiatement conquis (hormis "The man with the golden arm" et "Anatomy of a murder" toutes les réussites ultérieures du cinéaste s'exprimeront à travers ce format ou celui, cousin, du SuperPanavision 70) PREMINGER l'utilise comme un écrin pour valoriser, dans de très amples et très lents mouvements d'appareils, la majesté irréelle de cette nature sauvage des Rocheuses, œuvrant avant tout sur la profondeur de champs pour donner un relief saisissant à ces gorges creusées par le torrent tumultueux ou pour conférer des dimensions sans fins à une vallée encaissée entre deux massifs montagneux. Filmant comme il respire, il sait aussi traduire l'effervescence de cette nouvelle "Sodome et Gommorrhe" (dixit le fidèle acteur fordien Arthur SHIELDS dans son éternel emploi de prédicateur) que représente le camp de prospecteurs, découvert jusque dans les moindres strates offertes par l'accumulation géométrique des toiles de tentes dans le cadre, toutes grouillantes de vie, au rythme d'un travelling latéral effréné entrepris de droite à gauche après une courte hésitation et la retenue d'un cheval qui se cabre, surpris par la peur ; du grand art. Après ce western de commande, PREMINGER vendra sa villa hollywoodienne pour racheter ses dernières années de contrat Fox à ZANUCK, et s'exilera à New York, berceau de ses premiers succès américains dans le théâtre. Il livrera alors une série de chefs-d'œuvre amorcée dès le film suivant, "Carmen Jones". Mais il ne reviendra malheureusement plus jamais au western. C'est fort dommage, car ne seraient-ce les inévitables transparences dues au sujet qui viennent parfois entacher la saisissante beauté de cet exaltant et très moral récit d'aventures, "River of no return" aurait sa place parmi les plus beaux fleurons du genre. Il s'en faut d'un rien.

1953 / Diverses photos sur le tournage du film "River of no return". / Rarement une ballade aura si parfaitement illustré l’étoffe du film dont elle agrémente la vision. Il y a peu d’action dans ce western nonchalant, et encore moins sous la forme de fusillades. Un puma, un duo de prospecteurs se dresseront sur le parcours du trio, puis enfin les Indiens, juste avant le face à face final à Council City, lui-même tronqué : une empoignade de plus, un coup de feu hors champs et ce sera terminé. C’est à peu près tout. Le reste du temps, comme pour "The Big Sky" de HAWKS, comme pour "Wagon Master" de FORD ou pour le trop méconnu "Across the wide Missouri" de WELLMAN, le récit se perdra en méandres et digressions dédramatisées, contemplatives et sensuelles, faisant avec un même bonheur un sort aux corps qui se livrent dans l’effort et aux âmes que la rivière, éternelle source purificatrice du western ("Bend of the river", "The naked spur"), se chargera de laver de leurs préjugés. Le dialogue lui-même se pare parfois d’une poésie solaire des plus inattendues dans le genre : - I had to get money to get out. When I met Harry he wanted the same thing. Then he won the claim. It was our big chance ; a chance for both of us to get away. - Where ? - Out of the lives we were both living. Some place where people live like human beings. - That’s in Heaven... - We weren’t thinking of going quite that far with it.  Au terme de cet itinéraire, épuisant mais rédempteur, Matt et Kay auront appris à se défaire de cette défiance d’autrui qui les coupe du monde, et à se défaire de cette pudeur qui les empêche de s’avouer leur amour mutuel.  La merveilleuse alchimie du couple MITCHUM - MONROE est pour beaucoup dans le ton heureux et serein de ce beau récit d’apprentissage ; la quiétude, la force tranquille et naturelle émanant du grand Bob, ici dans un emploi sur mesure, offrant un contrepoint parfait à la fragilité refoulée de Marilyn. Il est de notoriété publique que l’actrice s’entendit très mal avec son réalisateur, PREMINGER allant jusqu’à déclarer que "diriger Marilyn, c’est comme diriger Lassie ; il faut faire quatorze prises pour obtenir l’aboiement adéquat" ! Mais les exemples d’antipathie entre le réalisateur viennois (qui sera néanmoins beaucoup plus patient avec une autre comédienne en proie au doute, Kim NOVAK, sur le tournage de son admirable film sur la dépendance aux narcotiques, "The man with the golden arm") sont légions, et dans son autobiographie, il s’en prendra surtout à la répétitrice de Marilyn sur le tournage, l’Allemande Natasha LYTESS, coupable selon lui, non seulement de gâcher le naturel ébouriffant de la comédienne mais aussi de réussir à déstabiliser le très jeune et pourtant déjà très professionnel Tommy RETTIG ("Les 5000 doigts du Dr.T"). Et PREMINGER de saluer l’initiative de Robert MITCHUM, sachant ramener sa partenaire à plus de simplicité à grand recours d’encouragements et au besoin... de puissantes bourrades sur le dos !  Quoi qu’il en soit, il est permis de penser que la comédienne n’a jamais été ni meilleure ni plus désirable que dans ce western. Offerte sans fard à l’objectif caressant de Joseph LaSHELLE, elle s’y révèle pour la première fois – et peut-être la dernière - femme sous toutes ses facettes : tantôt femme enfant aveuglée par un premier amour factice ; tantôt piquante et séductrice ; tantôt maternelle face au petit Mark, le ravissant d’une merveilleuse complainte en plein air et rajustant sa tenue vestimentaire devant ses yeux, sans aucune fausse pudeur ; tantôt amante, découvrant ses sentiments au cours d’une scène de massage entrée dans toutes les mémoires cinéphiles, mais qui aurait été tournée par Jean NEGULESCO, après une preview publique assez désastreuse ; loin, très loin, de l’image de fausse ingénue désarmante et charnelle dans laquelle elle resta trop souvent enfermée. C’est peu dire que chacune des chansons qu’elle interprète, tour à tour songeuse ("One silver dollar"), provocante ("I’m gonna file my claim"), épanouie ("Down in the meadow", donc) ou douloureusement nostalgique (la reprise finale de "River of no return") est comme un petit moment de paradis cinégénique.  Western de la plénitude, il est évident que "Rivière sans retour" doit aussi beaucoup au style de caméra de son réalisateur, qui abordait le format du Cinémascope pour la première fois de sa carrière. Immédiatement conquis (hormis "The man with the golden arm" et "Anatomy of a murder" toutes les réussites ultérieures du cinéaste s’exprimeront à travers ce format ou celui, cousin, du SuperPanavision 70) PREMINGER l’utilise comme un écrin pour valoriser, dans de très amples et très lents mouvements d’appareils, la majesté irréelle de cette nature sauvage des Rocheuses, œuvrant avant tout sur la profondeur de champs pour donner un relief saisissant à ces gorges creusées par le torrent tumultueux ou pour conférer des dimensions sans fins à une vallée encaissée entre deux massifs montagneux. Filmant comme il respire, il sait aussi traduire l’effervescence de cette nouvelle "Sodome et Gommorrhe" (dixit le fidèle acteur fordien Arthur SHIELDS dans son éternel emploi de prédicateur) que représente le camp de prospecteurs, découvert jusque dans les moindres strates offertes par l’accumulation géométrique des toiles de tentes dans le cadre, toutes grouillantes de vie, au rythme d’un travelling latéral effréné entrepris de droite à gauche après une courte hésitation et la retenue d’un cheval qui se cabre, surpris par la peur ; du grand art.  Après ce western de commande, PREMINGER vendra sa villa hollywoodienne pour racheter ses dernières années de contrat Fox à ZANUCK, et s’exilera à New York, berceau de ses premiers succès américains dans le théâtre. Il livrera alors une série de chefs-d’œuvre amorcée dès le film suivant, "Carmen Jones". Mais il ne reviendra malheureusement plus jamais au western. C’est fort dommage, car ne seraient-ce les inévitables transparences dues au sujet qui viennent parfois entacher la saisissante beauté de cet exaltant et très moral récit d’aventures, "River of no return" aurait sa place parmi les plus beaux fleurons du genre. Il s’en faut d’un rien.